mercredi 26 juillet 2023

TOKYO : PETITES CREATURES ET GRANDES MONTAGNES DANS L'ART JAPONAIS (ET CHINOIS)

Alors que nous avions fait le trajet aller en enchaînant les 3 vols (lire : BRUXELLES - LONDON - TOKYO - SAPPORO), il est prévu que nous effectuions le retour avec un très bref séjour à Tokyo après le premier avion. Les températures étant bien plus élevées dans la capitale (ça tourne autour de 35 degrés) que sur l'île nordique d'Hokkaido, le programme s'éloigne un peu des jardins... pour mieux retrouver la nature dans les oeuvres d'art.

Un peu de pub pour les éditions ;-)

Je suis contente de découvrir enfin le nouveau Sumida Hokusai Museum qui a ouvert ses portes en 2016. Comme son nom l’indique, il est dédié à l’oeuvre de Katsushika Hokusai, maître de l’Ukiyo-e, ces "images du monde flottant" plus connues chez nous sous le terme d'estampes japonaises, qui vécut la plupart des 90 années de sa vie dans l'arrondissement de Sumida (qui est aussi le nom du cours d'eau traversant Tokyo et sur lequel j'ai déjà navigué : souvenez-vous de mon article Testé pour vous : Himiko, le bateau futuriste).  

Le bâtiment moderne, en lien avec son environnement, a été conçu par Sejima Kazuyo de l’agence SANAA. Si ce groupe d'architectes ne vous est pas inconnu, c'est parce que c'est aussi à lui qu'on doit le Louvre-Lens dont le projet avait été retenu en 2005 parmi 124 candidatures (en France c'était le duo Kazuyo Sejima et Ryue Nishizawa de l’agence SANAA, alors qu'ici à Tokyo c'est un projet de la femme seule). 

Une création architecturale de Sejima Kazuyo (Agence SANAA)

Mosaïque devant le musée

Ce musée n'est pas très grand. A l'étage supérieur, les collections permanentes retracent la vie de cet artiste référent qui a beaucoup vendu de son vivant. Il faut dire qu'il réalisait au minimum un dessin par jour. Ensuite cela passait à un graveur pour les différents blocs de bois nécessaires et à un coloriste (mais Hokusai pouvait choisir les couleurs) et enfin à l'imprimeur. Je ne vais pas vous retracer ici la biographie de l'intéressé ; nombre de professionnels du domaine l'ont déjà fait. Francis recommande d'ailleurs les écrits de Matthi Forrer, professeur à l'Université de Leiden.

J'ai notamment apprécié de pouvoir manipuler et consulter des reproductions de la quinzaine de carnets de croquis (appelés Hokusai Manga : voir notamment des planches sur cette page de l'Université de Princeton) qu'il a publiés à partir de 1814. Sûrement mon attachement aux carnets de voyages illustrés (bien qu'il est à noter qu’il ne peignait pas sur place mais à partir de souvenirs ou de récits et que donc ses visions étaient souvent idéalisées). On y retrouve des scènes de la vie quotidienne, des dessins d'êtres et d'objets, des planches botaniques, des motifs de tissus, des animaux réels et fantastiques, etc. Et s'ils ont été publiés à la base dans un but pédagogique, ils ont vite trouvé un engouement loin d'être uniquement limité à ses disciples et apprentis.

Quelques-unes des nombreuses œuvres emblématiques d'Hokusai,
dont
La Grande Vague de Kanagawa

Hokusai Manga - extrait du volume 2

Outre l'architecture des lieux, le design du logo a été bien réfléchi. Au début, on pense que c'est une chaîne de montagnes stylisée et puis on se rend compte que c'est une partie de l'estampe intitulée "L'orage sous le sommet de la montagne" de la série des 36 vues du Mont Fuji. Au sujet de cette série - qui compte en réalité 46 estampes au total ! - Edmond de Goncourt disait que c’était celle qui avait selon lui le plus influencé les peintres impressionnistes occidentaux.

C'est l'éclair que l'on trouve en bas à gauche de l'estampe
"L'orage sous le sommet de la montagne"...

... qui a servi de base pour la création du logo du musée


En parlant de montagne, il y a à l'étage du dessous un espace d'exposition temporaire qui met en exergue cet été Mountain Grandeur - Hokusai et la montagne. Et évidemment on retrouve des oeuvres de l'iconique série des 36 vues du Mont Fuji mais l'artiste en a représenté bien d'autres (voir cette page du musée). On y aborde le côté spirituel de la montagne, les occupations alpines, les contes et légendes (encore des gnomes !), le rapport de l'homme à la nature, etc. en 4 sections :
  • Prologue (The Trailhead / le début du sentier) : The Japanese and Mountains 
  • First Station : From Mount Fuji to Mere Hills - Hokusai Depicts Mountains of All Sorts 
  • Second Station : Life in the Mountains 
  • Third Station : Mountains and Legends - Weird Mountain Creatures 
Il n'est pas évident de rendre compte d'une exposition dans laquelle on ne peut pas prendre de photos mais je vous invite vraiment à vous y rendre si vous passez du côté de Tokyo (voir l'explication du musée pour faciliter sa localisation). Hokusai a investigué l'art de placer les éléments sur le support, de composer avec les plans (arrière, moyen, avant) et il est impressionnant de constater à quel point son oeuvre est proche de celle de certains cinéastes et photographes d’aujourd’hui.

Le Suntory Museum of Art est situé
dans un autre quartier de Tokyo : Roppongi

Autre musée avec de riches collections, autre architecte de renom : le Suntory Museum of Art est situé à Roppongi (dans l'ATRO, l'Art Triangle Roppongi qu'il forme avec 2 autres lieux culturels : le National Art Center et le Mori Art Museum) et a reçu en 2007 un lifting signé Kengo Kuma. Ce dernier est notamment connu pour avoir conçu le nouveau stade olympique national de Tokyo pour les Jeux olympiques d'été 2020 (décalés en 2021 pour cause de pandémie) ainsi que la station de métro Saint-Denis Pleyel dont la fin est prévue pour 2023.

Fondée en 1899, Suntory est la plus ancienne société de fabrication et de distribution de boissons alcoolisées au Japon. Comme d'autres gros groupes (et notamment des banques en Belgique), il a acquis au fil du temps une collection privée d'oeuvres d'art assez conséquente et a fait construire un espace d'exposition pour en faire profiter le public : composé de 3.000 peintures, céramiques, laques, textiles teints, verreries et autres, son fonds est centré sur l'art japonais et le thème de "l'art dans la vie quotidienne". Il n'est pas accessible de façon permanente mais le musée présente chaque année plusieurs expositions thématiques.

De nouveau, la seule photo permise est celle devant l'affiche à l'entrée

L’expo temporaire actuelle s'intitule Mushi (Insects and Other Creatures) Lovers in Japan. Et il est vraiment pertinent de s'attarder sur la parenthèse car, si le thème "insectes" est moyennement emballant à la base, il faut savoir que le kanji / mushi désigne un concept bien plus large dans la culture asiatique : tout ce qui est "petites créatures". 

En effet, si une des caractéristiques de l’art japonais depuis les temps les plus anciens est qu’il met en évidence les plantes, les arbres, les oiseaux et les fleurs, il est une catégorie qui n’est pas laissée pour compte pour autant : reprise sous le terme mushi, elle désigne les insectes mais aussi les autres petites créatures comme les grenouilles, les lézards, les araignées, etc. Les mushis apparaissent dans de nombreux contes, légendes et mythes japonais : on a les lucioles, les libellules, les papillons, les grenouilles, les insectes qui chantent comme les criquets / cigales, etc. 

On en retrouve déjà dans les Contes d'Ise ou le Dit de Genji, et autres classiques de la littérature japonaise. De plus, la particularité de cette expo est qu’elle ne se limite pas au Japon mais qu’elle va aussi chercher dans l’histoire de l'art chinois où on a une sorte de peinture bien connue qui est "fleurs et oiseaux"  ; ici ce serait plutôt "plantes et insectes".

De nouveau, il s'agit d'une exposition dans laquelle on ne peut pas prendre de photos (même sans flash) mais vous en trouverez quelques-unes sur le site de présentation : outre les documents particulièrement bien conservés avec des illustrations magnifiques, on croise aussi bien des peintures sur soie que de nombreux petits objets en passant par des laques, des kimonos, des théières, des boîtes à tabac, des peignes, etc. Tout cela avec une finesse d’exécution et parfois un grand modernisme qui nous fait douter de la période où les pièces présentées ont réellement été confectionnées. Une très belle exposition !


PS : le terme mushi évoque vaguement quelque chose dans vos souvenirs ? C'est peut-être parce qu'il est proche du nom Mushu, le minuscule dragon de Mulan, personnage secondaire qui apporte légèreté et humour dans la quête initiatique de la jeune femme (et qui n'est pas sans rappeler d'autres sidekicks qui accompagnent les aventures d'un héros qui se cherche, tels R2D2, C3PO ou BB-8 dans l'univers Star Wars ou Jiminy Cricket aux côtés de Pinocchio, pour ne citer qu'eux).

Mulan (Disney, 1998) avec Mushu